Intervention :
Espace privé – Fragments d’intimité : exemples de l’œuvre des artistes Meriem Bouderbala et Dalel Tangour.
Par : Meriam Ouertani

Le thème de mon intervention : espace privé et intimité dans les œuvres des artistes tunisiennes Meriem Bouderbala et Dalel Tangour, confrontée au concept d’espace privé ou intime vu traité, exploré par deux artistes tunisiennes certes, mais dont la culture est double de par leurs rapports étroits avec la culture occidentale.
La thématique principale de ces œuvres est l’intimité qui constitue un thème rarement traité dans les sociétés arabo-musulmanes en général.
Je me situe dans l’exposition collective itinérante organisée par l’Institut Français de Coopération, intitulée Femmes d’images, fragments d’intimité.
Le titre de ladite exposition a été modifié à Tunis et est devenu : Femmes d’images fragments d’intimité et espace privé. Ainsi, cette exposition a été enrichie par la thématique de l’espace privé.
Sur le plan purement artistique, les auteurs se sont données à cœur joie en extériorisant leurs sentiments et leurs approches quand à l’espace privé ou intime telle qu’elles l’entendent et le vivent dans leur société. Il s’agit d’une rencontre entre femmes artistes, qui s’expriment à travers deux mediums : l’art de la photographie et la vidéo. Mais aussi autour de cette quête sur le quotidien qui forme le monde intime de l’individu
Voyons avec Meriem Bouderbala et son œuvre étoffes cutanées :
Née en 1960, Meriem Bouberbala vit et travaille entre Paris et Tunis. Sa double origine et sa double culture influencent son travail de plasticienne. « L’une et l’autre ont suscité les gestes, les repentirs, les décisions qui ont entraîné mes œuvres vers un devenir minoritaire d’un art contemporain issu de la Tunisie et tisse ses nœuds de rencontre et ses territoires d’errance. Ni du nord ni du sud, ni d’ici ni de là-bas mais d’un ailleurs à la marge de l’édification de l’art mondialisé… ».
Elle organise et partage le commissariat de l’exposition avec Alain Fleig et Simon Njami L’image révélée, de l’orientalisme à l’art contemporain au Musée de la ville de Tunis, en 2006 et de l’intime et l’étranger en 2003 avec Sophie Revault.

Etoffes cutanées est une installation vidéo/animation inspirée de la démarche de Gaëtan de Clérambault et de son obsession du voile.
Analyse d’exemple : Animation vidéo
L’artiste influencée par plusieurs courants artistiques, inspirée du modèle orientaliste car, dit-elle : « les images orientalistes m’ont toujours fascinée par leur beauté tragique. Le photographe et son sujet ne se rencontrent pas, ils restent l’un et l’autre dans leur solitude essentielle…» . Selon Freud une œuvre d’art peut se comprendre comme une réaction à un événement ou à un vécu qui remonte aux péripéties d’une enfance. Le vécu et le produit de cette artiste ne dément pas cette analyse.
« L’art c’est l’expression sublimée du désir » et dans notre cas celui de l’intime
PROJECTION
Ces images sont accompagnées d’un morceau de musique du musicien de l’Europe de l’est « Arvo Pärt ».
La musique est choisie selon le montage des images de Meriem Bouderbala.
Ce morceau a été choisit par l’artiste par intuition il n’a pas été conçu volontairement pour la vidéo. Cet accompagnement musical a néanmoins correspondu à la temporalité totale de la projection ainsi qu’au rythme et à l’univers révélé par ces images.
L’œuvre de Meriem Bouderbala met à l’épreuve des dispositifs technologiques d’image/son.
(DEFILEMENT DE DIAPO LORS DE L’ANALYSE)
Ces images paraissent osées et suscitent un dilemme entre le conscient et l’inconscient.
Elles provoquent et interrogent l’imaginaire. Ces images présentées ainsi, il n’est plus possible de garder la même rythmique à l’image puisque selon l’artiste « trop d’intérêts jouent contre l’homme contemporain pour rester passif devant ce qu’elle appelle l’analphabétisme de l’image… ».
Il y a lieu de se demander, de nous interroger quelle attitude suscite en nous, les nouveaux effets engendrés à l’image, devenue « savante », intelligente et poussant à la réflexion grâce à l’apport des nouvelles technologies numériques et au mouvement, à la vitesse et au son que donne la vidéo à l’image : autant de facteurs qui échappent aux dispositifs classiques.
Le drapé confère plus d’importance aux gestes qu’aux corps, il dessine un être aux contours si fluides que l’ombre d’un mur ou d’une porte suffit à l’absorber.
La chair disparait sous la peau de l’étoffe pour nous laisser percevoir et deviner un corps à partir de notre imaginaire et notre inconscient.
Nous nous rendons compte que cette œuvre présentée par le biais de la vidéo et de la photo numérique n’exprime pas ce qui est phénoménalement dans le réel mais à pour objet l’inconscient et le rêve.
Le corps sous le drapé, démultiplié parait aliéné et disséqué révéle la volonté de l’artiste de briser l’apparence compacte et inerte ; parce qu’au delà du drapé qui nous brouille la vision du corps, ces images permettent de libérer l’esprit et donnent libre cour à la suggestion.
Se réapproprier l’image du corps, en l’occurrence celui de la femme, nécessite toute une stratégie esthétique de la disparition. L’artiste est appelée de ce fait à lutter contre les représentations instituées, contre les fantasmes de l’intime, ceux notamment du féminin oriental.
C’est ainsi que des procédés comme la vidéo-numérique ont permit une nouvelle forme de narration, ici il s’agit de faire raconter et de raconter l’intime en mettant en avant un jeu de transparence et de juxtaposition et des fondus en superposant des photos.
Un jeu de présence/ absence de lumière et d’obscurité, l’image du corps indécidable défie le regard jusqu’à ce qu’en disparaisse clarté et distinction.
L’auteur a choisi, à chaque exposition, de soumettre sa représentation photographique au mouvement, à la mutation et à la métamorphose par un jeu de superposition de photos, qui se noient dans des figures incertaines; une mise en abîme narcissique.
Meriem Bouderbela, en metteur en scène, modèle et en photographe, déstabilise les références en déplaçant les clichés orientalistes, brouille l’identification sexuelle en se tenant dans un espace privé non annexable par l’œil cartésien. L’art vidéo devient dispositif d’indécidabilité: il joue le ressort de l’intime en déjouant la vieille division orient/occident.
2eme exemple :
DALEL TANGOUR
Quand les bougies seront éteintes…
Née en 1956, Dalel Tangour enseigne à l’Institut Supérieur des Beaux Arts de Nabeul tout en pratiquant la photographie. Elle participe à l’exposition L’image révélée, de l’orientalisme à l’art contemporain au Musée de la ville de Tunis en 2006. Elle voyage souvent en France et dans plusieurs villes d’Europe. D’où pour elle des occasions répétées de rencontrer de nombreux artistes occidentaux.

L’artiste, travaille sur les traces persistantes des rituels, leur inscription sur le corps de la femme et la décomposition de celui-ci en fragments codifiés.
Quand les bougies seront éteintes est une installation sous forme d’un diptyque photo d’un portrait de mariée traditionnelle. Et la construction ou la déconstruction du rituel et des codes que subit le corps de la femme au cours de cette cérémonie cruciale dans sa vie.

« Quand les bougies seront éteintes » est une installation sous forme d’un diptyque photo, de format 76×114 cm, d’un portrait de mariée traditionnelle (nous faisons remarquer ici que le terme diptyque veut dire une œuvre, souvent une peinture, composée de deux panneaux, fixes ou mobiles qui se complètent).
Ces deux photos représentent l’image d’un visage à peine visible mais l’étoffe traditionnelle et la parure sont mises en valeur grâce à un sublime effet de lumière.
L’artiste a réuni deux techniques ; la photographie argentique dans la première et la numérique dans la deuxième d’où le mariage entre le classique et le contemporain.
La première photo du portrait de la mariée est argentique, Mode Sépia, une photo classique.
La deuxième photo pixélisée, en apparence, travaillée par les dispositifs techniques d’images numériques.
Si on pénètre la photo par le biais d’une loupe, la photo révèle des fragments de photos des parties les plus intimes du corps de la mariée.
Il s’agit d’une cérémonie de « loutiya » de la région du Cap bon La cérémonie de « louttiya » est celle qui précède la nuit de noces où la future mariée doit impérativement faire une exposition « impressionnante » des bijoux et de costumes traditionnels. Alourdie par le poids de ces derniers, son corps devient immobile, figé et son mouvement devient lent et saccadé, son regard est occulté par ces accessoires, la mariée devient, parait-il prisonnière dans ces derniers.
A cheval entre les techniques classiques et nouvelles, Dalel Tangour semble mettre en confrontation ces techniques.
A travers une technique classique qui montre avec aisance le portrait d’une jeune mariée et une technique numérique qui invite le spectateur à fournir l’effort de décoder chaque pixel de l’œuvre en pénétrant son univers le plus intime.
Ainsi, Dalel Tangour a fragmenté la première photo pour la construire de nouveau sous forme d’un corps puzzle simulant la silhouette de la future mariée.
Tout en restant toujours dans l’idée principale de l’intime et du privé, chaque élément est en effet un fragment de réalité subjective et un détail d’une ritualisation sociale. Ces détails reflètent, à leur tour, le charme et les sentiments intérieurs profonds d’une femme se préparant au mariage.
En d’autre terme, cette photographie est une construction et déconstruction du rituel et des codes que subit le corps de la femme au cours de cette cérémonie cruciale dans sa vie.

Ainsi, les photos vidéo des artistes Meriem Bouderbala et Dalel Tangour présentent une sorte de journal intime de chacune des deux artistes ou des fragments de réalité de rêverie. Elles offrent des tranches de subjectivité transfigurées par des mises en scènes elliptiques et un espace privé que chacune des artistes décline mystérieusement sous le sceau de la disparition, de l’ombre de l’absence et peut être bien de l’invisible.
L’une et l’autre ont fait de l’intime le matériau de leurs œuvres et ont utilisé la technique de la photo « vivante » et de la vidéo « intelligente » pour exprimer leur intimité, leurs interrogations et un certain regard d’elles-mêmes sur les choses et sur la société.